FRED FOREST
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fred
forest

médias en partage

— une proposition de Maud Jacquin & Ruth Erickson

Fred Forest, 1975

introduction

introduction

Le 12 janvier 1972, Fred Forest publie un espace blanc dans le journal Le Monde. Sous cet espace apparaît le texte suivant : « Ceci est une expérience. Une tentative de communication. Cette surface blanche vous est offerte par le peintre Fred Forest. Emparez-vous-en. Par l'écriture ou le dessin. Exprimez-vous ! La page entière de ce journal deviendra une œuvre. La vôtre. »

Suite à cet appel, l'artiste reçoit près de 700 réponses (propositions artistiques, anecdotes, messages politiques, etc.) qu'il présente publiquement dans le cadre d'une exposition au Grand Palais. Ce projet, intitulé Space Media, provoque une rupture dans le régime discursif de la presse : en laissant un espace vide à la disposition des lecteurs, l'artiste les invite à s'exprimer et à participer activement au processus d'information, dénonçant ainsi la manière dont les médias sont orientés, dirigés, voire contrôlés.


Réponses des lecteurs, Space Media
journal Le Monde, janvier 1972

Par ce double geste d'infiltration et d'invitation à la participation, Fred Forest pose les fondements de sa démarche artistique. Tout au long de sa carrière, il n'aura en effet de cesse de transformer les structures de la communication en détournant l'usage des médias et en créant des plateformes de participation.

De ce point de vue, l'œuvre de Forest prolonge le projet politique amorcé par le mouvement de mai 68 qui s'est livré à une critique acerbe du pouvoir monolithique des médias et a exhorté à leur prise de contrôle. En témoignent les nombreuses affiches issues des ateliers populaires qui dénonçaient avec force la collusion des médias et du pouvoir politique à travers des slogans tels que « L'intox vient à domicile », « Attention la radio ment » ou « La police vous parle tous les soirs à 20 heures ». Mai 68, c'est aussi l'émergence d'une aspiration à l'« information libre » et à la prise de parole qui s'est incarnée dans de nombreuses structures coopératives et autogérées : des comités, des cellules de travail mais aussi, un peu plus tard, des plateformes médiatiques indépendantes comme les radios libres (avec lesquelles Forest a collaboré à de nombreuses reprises) ou les expériences de télévision communautaire (dont il a renouvelé les méthodes). Née dans le contexte social et politique de l'après-68, la pratique de Fred Forest dialogue donc avec les aspirations et les limites du mouvement de mai.

Peu de temps après son intervention dans le journal Le Monde, Forest a étendu le principe du Space Media à la radio et à la télévision en obtenant des présentateurs des chaînes Europe 1 et Antenne 2 qu'ils interrompent leurs programmes pour laisser place à une « minute de blanc », soulignant ainsi la fausse ouverture et la sur-codification des médias. Bien que ces expériences aient également cherché à activer la participation du public, la possibilité d'un véritable feedback des auditeurs/téléspectateurs restait limitée. Conscient de ces limites, l'artiste a dès lors constamment tenté d'inventer de nouveaux formats pour ouvrir le jeu fermé des médias de masse et initier d'authentiques échanges avec et entre les spectateurs.


Space Media à la télévision,
Antenne 2, janvier 1972

En infiltrant et en parasitant la radio et la télévision, il a voulu provoquer le passage d'un modèle unidirectionnel et passif de transmission de l'information à un mode interactif et démocratique. En invitant les individus à s'emparer des médias, il incite à « libérer l'imaginaire » c'est-à-dire à faire exploser le cadre idéologique imposé par les médias tout en aiguisant le regard critique des participants. Pour Forest, il ne s'agit pas d'encourager l'expression comme une fin en soi mais plutôt comme un moyen de remettre en question le statu quo et les idéologies qui le perpétuent. « L'artiste sociologique, écrit Forest, intervient d'une manière directe sur les journaux, la radio et les télévisions. Il s'efforce d'introduire des messages “parasites” dans leurs circuits. […] S'il y parvient […] il aura une double satisfaction : d'une part son “acte” aura existé en dehors du circuit spécialisé et artificiel artistique – d'autre part il aura noué le dialogue avec un autre public. Son “acte” devient acte social à l'intérieur même de la structure qu'il subvertit. »

La subversion initiée par Forest a donc deux objectifs : attaquer le caractère élitiste et exclusif du monde de l'art et transformer la structure des médias dont il révèle pleinement le potentiel social inexploité.

Au-delà de ses actions dans les médias de masse, Fred Forest a constamment cherché à aller à la rencontre de publics moins favorisés (par exemple ceux des quartiers populaires) et, selon ses propres termes, à « susciter des événements sociaux à vivre ». Bien que de manière différente, la technologie a également joué un rôle central dans les projets de Forest que l'on peut qualifier d'« animations sociologiques ». Pour l'artiste, les propriétés intrinsèques du médium vidéo (sa portabilité, sa facilité d'usage, son potentiel de diffusion presque instantanée) en font un instrument idéal pour inciter les participants à une réflexivité critique et créer les conditions d'une situation véritablement intersubjective. Lorsqu'il investit un champ d'études (rue, café, maison de retraite), il ne se contente pas d'enregistrer les relations sociales, comme le ferait un film documentaire, mais invite les participants à s'impliquer activement dans le processus de tournage et à déconstruire collectivement les images produites. La vidéo - comme la radio ou la télévision - devient un outil de prise de conscience et d'intervention sociale.

Les quatre actions de Forest présentées ici couvrent une période allant de 1973 à 1995. Chacune combine technologie et participation de manière singulière ; ensemble, elles rendent compte du projet artistique et politique d'un artiste qui n'a cessé de questionner les institutions dominantes. Beaucoup des documents d'archives, photographies, textes et vidéos qui constituent ces œuvres sont rendus publics pour la première fois. Nous espérons qu'ils suscitent chez le visiteur le désir d'en apprendre davantage sur l'œuvre protéiforme de Fred Forest.

Vidéo
troisième âge,
1973

Vidéo
troisième
âge,
1973

L'image vidéo renvoyée en circuit fermé de télévision présente la particularité fascinante d'inclure pour la première fois l'observateur et l'observé dans la même image virtuelle. (…) La situation de l'opérateur vidéo se trouve d'un point de vue ontologique radicalement différente de celle de l'opérateur du film. La différence réside dans le fait que cette situation « dialogique » nouvelle s'oppose à une situation uniquement « discursive » antérieure (…) Pour la pratique de l'art sociologique la vidéo s'avère un outil particulièrement précieux puisqu'elle nous permet aussi de forcer le « feedback » dans notre préoccupation constante d'établir le dialogue.
— Fred Forest, 1979

En 1973, Fred Forest installe un plateau vidéo à La Font des Horts, une maison de retraite du Sud de la France. Pendant deux semaines, il enseigne aux résidents l'utilisation de la caméra et les invite à ­produire collectivement une série de films sur leur quotidien. Réalisé à l'instigation du service en recherche sociale de la Caisse Nationale de Retraite Ouvriers du bâtiment (C.N.R.O.) et en collaboration avec le sociologue Jean-Philippe Butaud, ce projet intitulé Vidéo-troisième âge a pour objectif d'« animer » la maison de retraite en permettant aux résidents de s'approprier le travail d'observation, de représentation et d'expression créative généralement réservé à l'artiste. Vidéo-troisième âge s'oppose ainsi à la vision sociale dominante qui associe la vieillesse avec la passivité, la dépendance et l'isolement.

Équipés de caméras vidéo portatives et soutenus par un support logistique et technique, les participants sont à la fois devant et derrière la caméra, simultanément observants et observés. La capacité de restitution immédiate de la vidéo leur permet de prendre conscience et d'analyser leurs conditions d'existence et, peut-être, d'en imaginer de nouvelles. Les résidents s'organisent en 5 groupes de 6 à 10 personnes et travaillent ensemble sur tous les aspects de la production, conception, tournage et montage des films. Ce travail collectif s'accompagne de réunions et de discussions animées qui font partie intégrante du projet, et que Forest documente sous la forme d'un « film des films ». Les vidéos produites par chacun des groupes consistent le plus souvent en une série de saynètes indépendantes, certaines documentaires, d'autres fictionnelles. La vidéo du « Groupe C » par exemple contient des extraits aussi divers que : la déclaration d'amour chantée d'un Roméo à sa Juliette, le message revendicateur d'un résident à l'administration et la rencontre fictionnelle de deux mendiants dans les rues de Paris. Afin de mobiliser l'ensemble de la maison de retraite, l'artiste met également en place un système de communication multimédia incluant la distribution quotidienne d'un bulletin intitulé Flash Film Intervention (« dites ce que vous n'osez pas dire » peut-on lire dans un de ces bulletins) et la réalisation d'entretiens individuels par J.-P. Butaud et par le philosophe brésilien d'origine tchèque Vilém Flusser.

Il cherche ainsi à interrompre le cours de la vie quotidienne et à encourager la formation de liens nouveaux entre les individus, tout en incitant à une réflexivité critique vis-à-vis de l'institution pour, selon les termes de Forest, « révéler une communauté à elle-même ».

À la fin du projet, le groupe d'environ 50 participants se retrouve pour assister à la projection des films, fruits de leur travail collectif. Le contenu de ces films – on y voit une collection de poupées, une visite de groupe dans le parc, des performances improvisées dans plusieurs endroits de la résidence etc. – est l'expression de la vie individuelle et collective des personnes âgées, de leurs besoins, de leurs droits et de leurs devoirs face à l'institution. À travers la restitution de leur expérience, les participants découvrent qu'il est possible de modifier ces conditions par le biais du jeu, de la collaboration et de la technologie.

Dans Vidéo-troisième âge, la vidéo ne sert pas à véhiculer un message politique ou esthétique mais à lutter contre la marginalisation d'une communauté et à défier les conceptions sociétales sur la vieillesse. Entre les mains de Forest, elle n'est plus un outil d'enregistrement passif mais un moyen d'action pour provoquer le changement. « Je ne cherche pas à faire des objets mais à créer des champs de conscience » écrit l'artiste dans un compte rendu de l'action qu'il publie dans le journal La télévision en partage.  Vidéo-troisième âge démontre l'engagement de Forest à être un « animateur » non pas pour encourager la participation comme une fin en soi mais pour exploiter les effets psychiques et politiques des échanges interpersonnels et libérer la créativité des individus.

Discussions préparatoires sur
le contenu des films

Fred Forest amorce le tournage des films

Les résidents apprennent à utiliser la vidéo

Un studio de télévision dans la résidence

Roméo et Juliette

Mr Turpin déclare

Rencontre des clochards

Analyse des films par le sociologue Jean-Philippe Butaud

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Extrait du Flash Film Intervention numéro 5

Entretien de Jean-Philippe Butaud avec
la résidente Madame Blangy

Les résidents assistent à la projection de leurs films

Séance de travail présidée par le philosophe Vilém Flusser

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Article de presse, Var Matin, 1973

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Compte rendu et analyse de l'action par Fred Forest, Vilém Flusser et Mr de Moussac

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‘Le regard extérieur', Jean-Philippe Butaud interprète l'expérience

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Télé-choc / télé-change,
1975

Télé-choc
/
télé-
change,
1975

Sous prétexte d'un échange d'objets il s'agit d'une expérience dont le propos se veut réflexion sur le médium télévisuel lui-même. L'interrogation posée est la suivante : est-ce que la télévision instrument d'information, de divertissement et d'éducation peut également être utilisée comme outil de communication sociale ?
— Fred Forest, 1977

En janvier 1975, Fred Forest réalise une expérience de télévision participative dans le cadre de l'émission Un Jour Futur animée par Michel Lancelot sur la chaîne nationale Antenne 2. Comme beaucoup de ses projets, l'expérience débute par un appel à la participation dans la presse et à la télévision. Lors d'une première émission, l'artiste invite les téléspectateurs à lui envoyer un objet à valeur symbolique ou affective (ou sa représentation sous forme de dessin ou de photographie) accompagné d'une légende retraçant son histoire. L'objectif, leur explique-t-il, sera d'organiser en direct à l'antenne une bourse d'échanges d'objets et de services à laquelle ils pourront participer en personne ou par téléphone.

Quelques semaines plus tard et après avoir reçu environ trois cents objets, Fred Forest anime une seconde émission durant laquelle se concluent toutes sortes d'échanges : deux invités partagent leurs souvenirs d'enfance ; pour attirer l'attention sur les problèmes écologiques, un spectateur propose d'échanger une plante dépérissante contre un espace naturel ; un pilote d'avion privé parvient à troquer un voyage en avion contre un trajet en train à côté de son conducteur. Commentés en direct par le sociologue Jean Duvignaud, ces échanges sont l'occasion de rencontres inattendues et de discussions collectives sur l'imaginaire des objets et sur leurs rôles dans l'interaction sociale.

Une troisième émission qui prévoyait d'organiser le rassemblement de tous les participants au pied de la tour Eiffel se voit empêchée pour des raisons administratives. L'expérience donne néanmoins lieu à de nombreuses rencontres en dehors du plateau de télévision dont certaines sont documentées en vidéo. Une vidéo montre par exemple l'un des participants se rendant dans les bureaux d'une entreprise pour partager une quiche qu'il a préparée pour l'occasion. Sur une autre bande, l'artiste réalise lui-même l'une des propositions d'un téléspectateur : il trouve dans la rue une personne prête à lui donner un franc pour acheter une religieuse au café qu'ils dégustent ensemble. L'émission de télévision offre donc l'opportunité aux téléspectateurs d'interagir avec les présentateurs et de se rencontrer à l'antenne et hors antenne.

Parce qu'elle privilégie l'expérience de la relation sociale, la proposition de Fred Forest constitue une forme d'art relationnel avant la lettre. L'artiste n'est plus un producteur d'objets mais devient un médiateur, un « inventeur-animateur de faits sociaux » cherchant à provoquer des réflexions d'ordre sociologique et à favoriser la formation de liens nouveaux entre les membres des communautés avec lesquelles il interagit. Téléchoc/téléchange est également une proposition de réforme de la télévision. S'opposant au modèle de transmission unidirectionnelle de l'information, Fred Forest défend une télévision ouverte et participative. L'échange d'objets symboliques mis en œuvre dans cette action donne une expression tangible au mode de communication dialogique que la télévision, telle que l'envisage l'artiste, devrait promouvoir.

Sur l'espace virtuel du Jeu de Paume, la présentation de ce travail se termine par une vidéo dans laquelle l'artiste interroge les clients d'un café sur la télévision. Cette bande témoigne des efforts constants de Forest pour obtenir les réactions de son public et de son engagement à questionner sans cesse notre relation aux médias.

Appel à la participation dans la presse

Appel à participation à la télévision - Extrait des archives de l'INA

L'échange a lieu lors de la deuxième émission

Le groupe de participants devant les textes et dessins envoyés

Réalisation des actions proposées :
rencontres autour d'un repas
Feedback du public : que pensez-vous
de la télévision ?

Apprenez à regarder la
télévision avec votre
radio, 1984

Apprenez à regarder la
télévision avec votre
radio, 1984

Apprenez à regarder la télévision avec votre radio fournit aux chercheurs et aux journalistes  l'occasion d'une participation plus étroite encore : ils sont cette fois près d'une quinzaine à commenter en direct les programmes d'une soirée de télévision et ils ne le font pas ex cathedra, mais sous le contrôle des téléspectateurs ordinaires susceptibles d'intervenir de chez eux, à tout moment, par radios locales et lignes téléphoniques interposées. 
— Fred Forest, 1985

En 1984, Fred Forest invite le public à utiliser un média de masse, la radio, pour déconstruire de manière critique et humoristique un autre média de masse, la télévision. Pour Apprenez à regarder la télévision avec votre radio, il installe en face du Grand Palais un studio mobile qui va servir d'ancrage physique à un événement se déployant sur un réseau de radios locales. Le 19 octobre 1984, de 19 heures à 23 heures, Forest réunit un groupe de spécialistes dont le théoricien des médias Abraham Moles, la critique d'art Catherine Millet et le professeur des médias Pierre Moeglin pour commenter et décrypter en direct les programmes proposés par les chaînes nationales. Assis en cercle autour d'un poste, le groupe analyse les images télévisuelles, déconstruisant leurs formes, les valeurs qu'elles véhiculent et la manière dont elles produisent du sens. Les commentaires sont diffusés en temps réel par 10 radios locales (Aligre, Espace 1901, Fréquence Gaie, Radio G, Spectacle, Poste Parisien, etc.). Durant le programme, les spectateurs sont invités à se placer entre une radio et une télévision réglées sur les chaînes concernées. Une fois coupé le son de la télévision, les discussions diffusées par la radio se substituent à la bande-son originale, provoquant une rupture entre son et image. Les spectateurs sont également encouragés à contribuer aux discussions à l'antenne en appelant le studio mobile et en s'exprimant en direct à la radio. Décrit par Forest comme une expérience « pédagogique, critique et ludique », Apprenez à regarder la télévision avec votre radio fait jouer un média de masse contre un autre dans une démarche réflexive et participative.

Organisé pour coïncider avec l'ouverture de la Foire internationale d'art contemporain (FIAC), le projet de Forest introduit au sein de la manifestation commerciale un dialogue ouvert et critique sur l'image visuelle. Dans leurs analyses, les invités font référence au montage, au cadrage, au rythme, à l'organisation du champ visuel, autant de moyens par lesquels le traitement des images influence leur contenu. Loin d'être considérée comme naturelle ou donnée, l'image télévisuelle est défamiliarisée, révélée dans sa dimension construite. Si le procédé mis en place par Forest permet de développer un regard critique sur les images, il constitue également une sorte de riposte à la télévision publique contrôlée par l'État.

En sollicitant la participation de radios locales indépendantes, l'artiste suggère en effet que ces médias peuvent potentiellement offrir des outils efficaces pour remettre en question les institutions dominantes. Le studio mobile de Forest incarne ce même esprit : il occupe un emplacement visible juste devant la FIAC et utilise les réseaux sociaux et la presse attirés par la foire pour conduire une expérience artistique avec les médias de masse.

Si Forest a déjà utilisé la télévision pour inciter les spectateurs à la participation (par exemple dans Télé-choc/Télé-change où il réalise une bourse d'échange d'objets et de services en direct), Apprenez… introduit une dimension supplémentaire en remplaçant un composant essentiel de la télévision – la bande-son – par la diffusion radiophonique de commentaires en direct. Cette altération du dispositif rend possible une analyse approfondie et critique de la télévision (d'ailleurs vécue par certains comme trop négative), en même temps qu'elle invite à une exploitation créative du médium.

Par cette expérience, Forest démontre que l'image et le son, la télévision et la radio peuvent être désalignées et combinées d'innombrables manières, créant ainsi un espace multimédia. C'est à l'exploration de cet espace multimédia que va se consacrer Forest dans nombre de ses œuvres ultérieures.

Brochure de présentation recto-verso

Le studio mobile à l'occasion de la FIAC

Installation devant le Grand Palais

Les intervenants regardent ensemble la télévision

Déconstruire la télévision

Intervention de Catherine Millet

Feedback du public

« Trois axes structurent notre concept de base à partir desquels pourront se développer les délires d'une improvisation qui fait partie du paramètre même de l'expérience :
- un axe pédagogique confié à des spécialistes de l'image. À eux la charge de mettre en évidence l'importance du cadrage, de la prise de vue, du rythme de la séquence pour démontrer dans la foulée comment finalement la signification de toute image est tributaire de sa forme de fabrication.
- un axe réflexif et critique appelant les invités présents, mais aussi les auditeurs, à se prononcer sur les produits que leur proposent les trois chaînes françaises.
- un axe ludique faisant appel à l'imaginaire du public, l'invitant à pratiquer le détournement systématique de sens en superposant aux images présentées des commentaires de pure fantaisie. »

Fred Forest, ‘Regarder la TV avec votre radio', 1985

Deux textes de Fred Forest et de Pierre Moeglin analysant l'action dans ‘Communication et Langages', 1985

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De Casablanca à Locarno :
l'amour revu par internet
et les médias électroniques,
1995

De Casablanca à Locarno : l'amour
revu par internet et les médias
électroniques, 1995

Au lieu de diffuser un message vers des récepteurs extérieurs à la démarche de création, invités à donner sens après coup, l'artiste [Fred Forest] tend à constituer un milieu, un agencement de communication et de production, un événement collectif qui implique les destinataires, qui transforme les herméneutes en acteurs, qui met l'interprétation en boucle avec l'action collective.
— Pierre Lévy, 1995

En 1995, à l'occasion du Centenaire du cinéma et de la radio et dans le cadre du Festival des arts électroniques de Locarno (dirigé par Marco María Gazzano), Fred Forest réalise une performance médiatique de grande ampleur associant une variété de médias : la télévision, la radio (l'expérience est réalisée en partenariat avec la Radio Télévision Suisse Italienne et Radio Rete 3), le téléphone et, pour la première fois dans l'œuvre de l'artiste, Internet. Dans le théâtre de Locarno transformé pour l'occasion en plateau de télévision et de radio, l'artiste propose aux spectateurs, sur place ou à domicile, de réécrire en direct les dialogues du film de Michael Curtiz, Casablanca. Invités à incarner les personnages interprétés par Ingrid Bergman et Humphrey Bogart le temps d'une séquence, les participants improvisent sur les images du film diffusées sur grand écran.

Les modalités de participation sont multiples : chez eux, les volontaires peuvent proposer des dialogues écrits à travers un site internet spécifique ou contacter l'émission par téléphone, la chaîne de radio partenaire assurant la gestion des appels successifs. Sur place, ils sont invités à monter sur scène et à utiliser l'une des six cabines téléphoniques mises à leur disposition. Dans l'extrait de l'action présenté ici, deux critiques d'art italiens, Achille Bonito Oliva et Glauco Benigni, relèvent le défi et, devant un public amusé, interprètent une scène de couple inattendue. Entre les séquences d'improvisation, Fred Forest, accompagné d'une traductrice et des présentateurs de la RTSI, assume l'animation de l'événement, invitant parfois d'autres artistes à intervenir à l'antenne.

Dans sa structure, cette proposition de Forest rappelle celle de l'action précédente Apprenez à regarder la télévision avec votre radio. Dans les deux cas, il s'agit de faire taire les images pour laisser place à la parole et à l'imagination des spectateurs. Leur finalité est cependant différente. Si dans Apprenez… Forest cherchait à faire jouer un médium (la radio) contre un autre (la télévision) pour éveiller l'attitude critique des spectateurs, De Casablanca à Locarno embrasse volontairement une forme de spectacle qui fasse converger différents médias pour célébrer le potentiel participatif des nouvelles technologies.

Alors qu'en 1995 Internet n'en est encore qu'à ses balbutiements, Forest entrevoit la manière dont son usage généralisé va transformer en profondeur le rapport des individus aux médias plus traditionnels. Pensons par exemple à la façon dont les téléspectateurs d'aujourd'hui sont invités à donner leur avis en direct à travers des plateformes numériques. Ou encore aux innombrables montages, reprises et parodies qui prolifèrent sur YouTube lorsqu'un nouveau film américain devient accessible au téléchargement. L'invitation de Forest à réécrire en direct un chef-d'œuvre du cinéma préfigure en quelque sorte ce type de pratiques. Par son utilisation de l'appropriation et du remix, De Casablanca à Locarno anticipe le modèle du producteur-consommateur (ou proconsommateur) propre à l'ère d'Internet.

Le site internet de participation

Annonce du projet sur la couverture d'un journal de télévision

Préparation de l'émission

Les animateurs et techniciens au travail

Les participants interviennent à travers
tous les médias

Article de presse, Gorniale del Popolo, 1995

conclusion

conclusion

À partir de 1995, date à laquelle Fred Forest utilise Internet pour la première fois dans De Casablanca à Locarno, les technologies numériques ont occupé une place grandissante dans l'œuvre de l'artiste qui est aujourd'hui reconnu comme l'un des pionniers de l'art digital. Ce développement apparaît comme la continuation logique d'une pratique artistique qui a sans cesse cherché à développer la dimension sociale des médias. Parce qu'il est essentiellement ouvert et participatif, le réseau numérique réalise le désir de connectivité (spatio-temporelle et sociale) à l'œuvre dans l'ensemble des travaux de l'artiste. Ses actions constituent en quelque sorte une préfiguration des possibilités sociales offertes par les technologies digitales avant même leur invention. À l'heure où il est difficile d'échapper aux constantes sollicitations à participer, de résister à la compulsion de texter, twitter ou poster sur Facebook, l'œuvre de Fred Forest offre l'occasion de porter un regard nouveau sur les relations étroites entre art, technologie et participation, sur leurs histoires et leurs développements à venir.

Jeu de paume Jeu de paume
L'exposition en ligne
« Fred Forest.
Médias en partage »
a été produite en
collaboration et
avec le soutien du
Jeu de Paume
Commissaires Maud Jacquin (Ph.D.),
commissaire d'expositions indépendante
& Ruth Erickson (Ph.D.), 
commissaire d'expositions à l'Institute
of Contemporary Arts, Boston


Conception & design Pierre-Elie Coursac

Traduction & sous-titrage français-anglais Arby Gharibian

Traduction & sous-titrage italien-anglais Martina Tanga

Coordination Sylvia Segura


remerciements Les commissaires souhaitent remercier l'artiste Fred Forest pour leur avoir généreusement donné accès à ses archives personnelles.

Leur reconnaissance va également à Marta Gili, Marta Ponsa et Mélanie Lemaréchal du Jeu de Paume ainsi qu'à François Carton, Jean-Gabriel Minel et Dominique Thiercelin de L'institut National d'Audiovisuel (INA) pour leur aide précieuse. Un grand merci enfin aux auteurs et organismes qui ont permis la reproduction de textes et documents à titre gracieux.
CREDITS Archives de l'INA
Antenne 2 (France télévisions)
Archives personnelles de Fred Forest
Jean-Philippe Butaud
Communication et langages
Editions I.D.E.R.I.V. (Institut d'Etude et de Recherche en Information Visuelle)
Editions Necplus
Fonds Fred Forest / INA
France Soir (http://www.francesoir.fr)
RSI Radiotelevisione svizzera
Giornale del Popolo
Pierre Moeglin
Monique Pantel
Ch. Roman
Ticino 7
Var Matin

Les archives de Fred Forest sont conservées à l'Institut National de l'Audiovisuel